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Le cheval de guerre

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Lorsqu’on pense aux chevaux avant l’arrivée des machines, on imagine généralement le cheval de labour, le cheval de charroi ou encore celui du courrier. Et l’on oublie trop souvent que tout au long de l’histoire, les chevaux ont toujours été utilisés avant tout par les guerriers.

le cheval et les chevaux et la guerre

 

Les premiers chevaux de guerre

Dès qu’il a été maître du cheval, l’homme s’est empressé d’en faire son auxiliaire au combat. Le quadrupède a d’abord été bâté, puis attelé bien avant d’être monté. Et dans quelques pays comme l’Egypte, on lui a très tôt fait tracter des chars de guerre. Le collier d’épaule ne devant être inventé que vers l’an 1000, le pauvre animal tirait sa charge, en s’étranglant avec les courroies qu’on lui passait autour du cou. Nous sommes là loin du performant char du Ben Hur hollywoodien !

Dans l’Europe boisée, les conditions étaient bien différentes de celles de la désertique Afrique du Nord. Et les attelages n’ont pu y être employés efficacement, qu’à partir des XVIe et XVIIe siècles, époques où furent développés de bons réseaux routiers. Et comme toujours, ils furent principalement utilisés pour la guerre… Lorsque les armées se déplaçaient, les chevaux tiraient des caissons et des pièces d’artillerie de toutes sortes. Est-ce à dire que le cheval de bât avait été oublié et appartenait au passé ? Nullement, puisque dans les armées napoléoniennes chaque escadron était doté d’un cheval de bât, destiné à porter… la comptabilité ! Mais chevaux de bât et de trait ne doivent pas faire oublier la monture du guerrier.

Les premiers combattants à cheval ne disposaient pour ainsi dire d’aucune pièce de harnachement, d’aucun moyen de maîtriser leur monture et de “coller” à elle. La selle et les étriers leur étaient inconnus, et parfois même le mors ! Ainsi les Numides, juste avant le début de 1’ ère chrétienne, demeuraient maîtres de leur monture grâce au “collier-frein”. Cette invention consistait tout bonnement en un nœud coulant, passé autour de l’encolure du cheval. Pour ralentir l’animal ou l’arrêter, le cavalier tirait sur ce collier-frein, faisant office d’étrangleur; pour le guider il utilisait une baguette avec laquelle il lui tapotait la tête, du côté opposé à celui vers lequel il voulait tourner.

Il est évident que sans solides moyens de tenue à cheval, charger, sabrer ou encore utiliser une lance était difficile, voire impossible. Les premiers guerriers montés tenaient compte de ce handicap. Leur tactique consistait surtout à s’approcher rapidement des rangs ennemis. Dès qu’ils en étaient à portée, ils lançaient un javelot puis se repliaient pour recommencer la même manœuvre. Ils étaient de véritables guêpes sur le flanc de l’ennemi.

L’arc était plus rarement utilisé que le javelot, car il nécessite l’emploi des deux mains. Pourtant certains peuples d’habiles cavaliers affectionnaient cette arme. C’était le cas des Parthes qui vivaient au bord de l’Euphrate, quelques siècles avant l’ère chrétienne. Lorsqu’ils battaient en retraite, ces cavaliers étaient réputés pour l’adresse avec laquelle ils tiraient sur leurs poursuivants. Et il arrivait qu’ils le fassent en chevauchant à l’envers, en regardant la queue de leur monture ! Leur adresse équestre est à l’origine de la fameuse expression “lancer la flèche du Parthe”.

Les inventions qui ont transformé la guerre à cheval

Il est évident que les premiers guerriers à cheval n’ont pu être que de très adroits cavaliers dont la monture était finement éduquée. Et il est certain que ce sont les moins habiles d’entre eux qui ont inventé le mors puis les étriers et cela pour pallier leur manque d’adresse ! Le mors a été imaginé dès les débuts de l’équitation, et il semble que son usage se soit assez rapidement répandu. Quant aux étriers, qui sont apparus vers le Ve ou le VIe siècle, ils n’ont étrangement été adoptés que lentement, ce qui peut surprendre car ils constituent d’irremplaçables points de tenue qui font le cavalier solide sur sa monture. Grâce à eux, les guerriers à cheval ont alors pu sabrer efficacement et surtout résister aux chocs.

En Europe, les forêts denses limitaient les grands mouvements de cavalerie. C’est sans doute la raison pour laquelle les guerriers possédant des étriers en sont venus à privilégier le combat à la lance. Qui dit heurt à la lance dit besoin de protection. Les cavaliers se sont couverts de cottes de mailles et autres armures, jusqu’à devenir très pesants. C’est là une évolution qui a débuté aux alentours de l’an 1000 et a duré jusqu’à la mort de Bayard, vers 1500.

On imagine généralement le chevalier manœuvrant avec adresse un fringant destrier. Pourtant le preux ne pouvait pratiquer qu’une pauvre équitation, sur une monture ne payant guère de mine. Engoncé dans ses ferrailles grinçantes, il avait déjà quelque peine à se caler entre le troussequin et le pommeau de sa selle à piquer (qui permettait de “piquer” de la lance). Et une fois installé, il était trop raide, gêné, pour faire autre chose que donner de l’éperon ou peser sur les rênes.

Quant à sa monture, le chevalier devait presque se contenter de celle qu’il trouvait. Sauf dans de rares contrées, l’élevage des chevaux relevait de l’économie de cueillette. Ceux qui disposaient de terres laissaient les quadrupèdes se reproduire en liberté dans les zones non cultivées, landes, marais ou forêts. Il est facile de deviner les résultats de cette non-sélection: des animaux toisant entre 1,20 m et 1,40 m – dans le meilleur des cas – et à la morphologie fort variable. Dans ces élevages sauvages, le chevalier pouvait tout au plus choisir le sujet le plus solide, le plus porteur. Car l’animal était appelé à porter lourd: le poids de son cavalier en armure, plus celui de l’armement – épée à double tranchant, masse d’arme, lance, écu, hache.

Pour que ce cheval soit frais au moment du combat, il voyageait tenu à main droite – la dextre – d’où son appellation de dextrier ou destrier. Bien que ménagé de la sorte, l’animal harnaché et monté par son cavalier, ne partait souvent au combat qu’au trot lourd.

Par manque d’élevages pensés, les guerriers ont presque toujours eu du mal à se remonter. Ainsi, avant de partir à la conquête de l’Angleterre, le duc Guillaume dut faire venir des chevaux d’Espagne. Plus tard, en 1571, pour remonter ses troupes, le futur Henri IV envoya le vicomte de Turenne acheter 5500 chevaux en Allemagne. Petit à petit et un peu partout, on commença à pratiquer un élevage plus rationnel, plus soigné. En France, Colbert créa les Haras Royaux qui allaient devenir les Haras Nationaux. Malgré cela Napoléon Ier, tout comme plus tard Napoléon III, devait encore avoir bien des problèmes pour remonter ses troupes.

Une nouvelle équitation grâce aux armes à feu

A la fin du XVe siècle est apparue l’arquebuse. Pour les chevaliers, cette arme était “diabolique”, “satanique”. Car si leur armure les mettait à l’abri des flèches et des carreaux d’arbalète, elle ne les préservait pas des balles. Ce qu’ils se refusaient à admettre. Pendant une courte période, ils eurent une haine féroce pour les arquebusiers. Et certains, comme Bayard, faisaient pendre sur- le-champ tous ceux qui se trouvaient capturés. Malgré cela, l’usage des armes à feu s’est évidemment généralisé. N’étant plus vraiment utiles, les armures ont été progressivement abandonnées. Débarrassés de ce pesant carcan métallique, les chevaux comme les cavaliers se sont alors retrouvés libres de leurs mouvements.

Ce qui a changé bien des choses…

Les chevaliers, devenus soudain plus légers, ont fini par comprendre que leur principal atout au combat n’était plus la puissance du choc. Pour attaquer efficacement, s’esquiver et éviter les coups, ils avaient maintenant besoin de montures rapides et manœuvrables. Des montures qu’il fallait donc patiemment éduquer et conduire ensuite avec tact et précision. Ce que personne ou presque n’avait encore jamais fait…

Les premiers cavaliers qui se sont penchés sérieusement sur ce problème, sont devenus – et demeurent – des maîtres de l’art équestre. Qu’ils soient italiens et se nomment Grisone, Fiaschi ou Pignatelli, qu’ils soient français comme La Broue ou Pluvinel, qu’ils soient anglais et portent le nom de Newcastle, tous n’ont pensé à éduquer le cheval et à le faire manœuvrer le plus précisément possible qu’en fonction des impératifs du combat. Ils ont inventé la cabriole, saut durant lequel le cheval lance une ruade, la levade, la croupa- de ou la ballotade, uniquement pour permettre au guerrier de se débarrasser d’adversaires, montés, et à pied, ou pour se protéger. Cependant, même si ces airs d’école peuvent être efficaces, il est douteux qu’ils aient été bien souvent utdisés au combat. D’abord parce que rares devaient être ceux possédant le talent et le cheval nécessaires pour les exécuter, ensuite parce qu’il est plus facile de les obtenir d’un cheval au calme dans un manège, que dans le fracas et le chaos d’une bataille. Mais le plaisir d’éduquer les chevaux et de les amener à faire exactement ce que le cavalier souhaite est si fort que les quasi inutiles recherches à but militaire des maîtres ont donné naissance à un art nouveau: l’art équestre, ne recherchant sa fin qu’en lui-même.

Qui dit changer d’équitation – ou plutôt en élaborer une véritable ! – dit choisir des montures aptes à la pratique de la nouvelle discipline. Les cavaliers, tant militaires que civils, ont donc de plus en plus recherché des chevaux vifs et dociles, brillants. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, ils les ont trouvés principalement dans la péninsule Ibérique, où l’élevage des chevaux était déjà depuis longtemps une tradition. C’est de cette époque que date la réputation du fameux genet d’Espagne, devenu maintenant cheval de pure race espagnol, après avoir été longtemps simplement nommé andalou. Et aujourd’hui encore, ce cheval est la monture préférée des pacifiques guerriers que sont les cascadeurs.

Des unités et des chevaux spécialisés

Débarrassés de l’armure, les cavaliers ont pu remplir des fonctions guerrières, ignorées des trop peu mobiles chevaliers du Moyen Âge. Reconnaître les positions ennemies leur est devenu facile, tout comme poursuivre des adversaires battant en retraite et cela sans que la tactique de la charge leur soit interdite. Rapidement, des corps de cavalerie se sont spécialisés dans ces diverses tâches. Pour schématiser, on peut dire qu’après bien des balbutiements, des corps de cavalerie légère, lourde et mi-lourde furent créés.

Les chevau-légers (on disait un chevau-léger) ont été les premiers à être différenciés du reste de la cavalerie. Leur corps a été créé en 1599, par Henri IV qui en fit sa garde personnelle. On ne peut pas dire qu’ils aient eu une véritable spécialisation guerrière, ce qui est sans doute la raison pour laquelle ils disparurent en 1815. Les mousquetaires, corps créé en 1622 par Louis XIII, ne tenaient du mousquet que leur nom car à cheval, ils étaient dans la totale incapacité d’utiliser cette arme fort pesante. Peut-être est-ce à cause de cette ambiguïté de leur rôle, qu’ils disparurent aussi en 1830.

C’est sans doute aux alentours de 1800, au cours des guerres napoléoniennes, que les cavaleries d’Europe firent preuve du plus grand panache et de la plus grande efficacité. Presque tous les pays avaient leurs régiments de hussards, cavaliers copiant les mercenaires hongrois, spécialistes des coups de main. En France, les chasseurs à cheval étaient d’autres cavaliers légers. Plus sérieusement armés, donc plus lourds étaient les dragons. Quant aux cuirassiers qui devaient leur nom à la cuirasse leur couvrant le torse, ils étaient des cavaliers véritablement lourds, dont le rôle était presque uniquement la charge.

Le cœur du cavalier recevant le baptême de la charge, devait battre très fort… Mais comment ne pas suivre des chefs qui, avec une assurance folle, se lançaient au galop sur l’ennemi ? Comment ne pas se laisser entraîner par un prince Murat qui chargeait, vêtu comme un dandy ou un homme de cirque ? Comment ne pas être impressionné par un général Lassalle qui galopait en tirant sur sa pipe ? Quant au général Macart, il chargeait “habillé en bête”. Au moment de l’action, ce curieux personnage ôtait veste et chemise. Et c’est en présentant à l’ennemi sa poitrine velue comme celle d’un ours qu’il chargeait en jurant comme un païen! Tout au long de l’histoire les charges de cavalerie ont été innombrables. L’une des dernières eut lieu en 1945. Un général S.S., von Pannwitz, avait réussi à rassembler une dernière fois les cosaques. Sous ses ordres, ces guerriers dans lame ont chargé en poussant leur célèbre cri: “Hourré!” et, sabre au clair ils ont pris… des batteries d’artillerie !

Cheval de guerre : remonte et endurance

À l’évidence, les légers hussards avaient besoin de montures vives et rapides, tandis que les lourds cuirassiers ne pouvaient monter que des chevaux puissants et porteurs. Mais à l’armée tout tenait au bon sens des chefs de corps. Certains, comme en 1812 le colonel Marbot, veillaient à ce que les montures soient affectées en fonction de la taille et du poids des cavaliers. Mais d’autres ne s’inquiétaient pas de ces détails… Aussi, dans bien des régiments, après une vive action, une bonne partie des cavaliers ne disposait plus que de montures incapables de fournir un temps de galop. C’est pour pallier cet éventuel handicap, que chaque régiment comptait une compagnie d’élite, formée des cavaliers les plus aguerris et montant les meilleurs chevaux. Lorsque le reste de l’unité ne disposait plus que de montures trop lasses pour être de quelque utilité, cette compagnie demeurait peu ou prou apte à l’action.

Autre précaution prise dans la plupart des cavaleries d’Europe en temps de guerre: une unité de cavalerie ne débridait ou ne faisait boire qu’une partie des che- vaux, jamais la totalité d’entre eux à la fois.

Les militaires ont toujours recherché des chevaux rapides et endurants. C’est pour les sélectionner que le roi d’Angleterre Jacques II a fait ouvrir, vers 1700, le premier hippodrome. Depuis ce temps, son invention a été imitée partout dans le monde et les turfistes ne se doutent pas qu’ils doivent leur passe-temps à une fin militaire.

La retraite de Russie a été un “banc d’essai” des plus probants pour les chevaux. Voici ce qu’a écrit un aide de camp de Napoléon : “Le cheval arabe supporte mieux que le cheval européen les épreuves et les privations. Après la cruelle campagne de Russie, presque tous les chevaux qui restaient à l’Empereur étaient des arabes. Le général Hubert ne put ramener en France qu’un seul de ses cinq chevaux, et c’était un arabe. Le capitaine Simmoneau, officier d’état-major, n’avait plus à la fin que son cheval arabe. Il en va de même pour moi.” Voilà qui prouve que l’arabe est endurant et résistant”.

C’est pour découvrir des sujets dotés de ces qualités, qu’à la fin du XIXe siècle les militaires ont mis sur pied les premiers raids d’endurance. Aujourd’hui, cette discipline a des adeptes dans un grand nombre de pays à travers le monde. Des chevaux arabes – ou mâtinés d’arabes – sont souvent engagés dans des épreuves d’endurance où ils se comportent généralement bien. Et leurs cavaliers sont rarement des militaires.

En 1902, en France, le général Donnop, inspecteur de la cavalerie, organisa une compétition destinée à sélectionner des chevaux: le Championnat du cheval d’armes. Elle se déroulait en trois phases : une épreuve de dressage, une épreuve de fond et une autre de saut d’obstacles. En 1945, cette compétition fut ouverte aux civils et prit le nom de Championnat du cheval de selle, avant de devenir le concours complet d’équitation. Encore une discipline due aux militaires !

Pour en savoir plus : le rôle du cheval dans la grande guerre

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