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L’histoire de l’équitation

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Quelle audace poussa un jour un casse-cou en peaux de bêtes à enfourcher sa capture et s’y cramponner ? Nous l’ignorons toujours. Ayant découvert cette noble utilisation du cheval, l’homme devint cavalier. S’y trouvant aussi assuré que sur le sol ferme, il sentit se multiplier par ce prolongement de lui-même sa rapidité, sa mobilité et son courage. Le centaure était né, l’équitation débutait. Comment est née l’équitation académique ? Comment l’art équestre s’est-il développé ? Quel fut l’évolution de l’équitation, des premiers cavaliers aux centres équestres d’aujourd’hui ?

l'équitation et ses origines dans l'histoire

 

Les prémices de l’équitation

Le vocable d’académie doit être pris dans un sens originel, celui d’un collège de cavaliers de talent confirmé, réunis autour de maîtres reconnus.

L’académie travaille à l’élaboration d’une doctrine et à la mise sur pied d’un enseignement pour la propager. Elle représente une référence technique et artistique par ses présentations publiques et ses publications. Elle doit conserver ses principes fondateurs, accueillir les idées nouvelles, essaimer ensuite. Elle deviendra un instrument à la pointe de la recherche. Devant exister en un temps et dans le monde qui l’entoure, elle en acceptera les exigences et s’intégrera à ses structures. Les différentes étapes de l’évolution de la haute équitation accompagnent la floraison et l’épanouissement des arts, l’élévation de la pensée et le culte de la beauté. Elle fut académique au sens originel et noble du terme chaque fois quelle bénéficia d’institutions qui furent des véhicules d’idées nouvelles, des instruments de recherche et l’expression du classicisme de l’époque. Moyens de connaissance privilégiés, les académies ont été la source principale de la formation artistique. Le génie et le talent s’y développaient par les cours magistraux et l’entraînement dirigé par les meilleurs artistes. L’Ecole régnait, elle exprimait la continuité de l’art, son enrichissement et la diffusion de ses connaissances. Privilège des princes par le luxe des moyens nécessaires, elle contribuait au prestige de l’Etat et enrichissait l’art militaire.

Ce sont les nécessités de la guerre et de la chasse mais aussi la passion équestre qui, chez certains peuples primitifs tels que les Scythes, les Parthes et les Numides, seront les instruments de leurs conquêtes et forgeront leur psychologie.

L’art équestre naîtra avec l’âge d’or hellénique, il se poursuivra avec les cavaliers romains sans toutefois atteindre au spectacle hautement raffiné des chefs- d’œuvre du dressage. Il se poursuivra ainsi avec le développement de l’équitation en Europe.

L’absence d’étriers rendait précaire l’assiette du cavalier. Les mors antiques, simples filets ou embouchures brutales, ne permettaient pas les associations nuancées que rendront possibles le bridon et la bride. Les Romains se livreront néanmoins avec ardeur aux courses, à la voltige et à toutes sortes de jeux équestres qui serviront de base aux premiers airs de manège. Cette forme d’équitation, empirique et naturelle, développera chez ses pratiquants un fond technique et une adresse qui permettront une évolution plus rationnelle dans l’équitation ultérieure.

L’équitation chez les Grecs

Les premiers éléments d’un emploi méthodique du cheval de guerre, de jeux et de parade apparaissent en 370 av. J.-C. avec De l’équitation de Xénophon. Cet ouvrage d’un savoir concentré et d’une clarté limpide exprime la somme des connaissances acquises à cette époque. Il s’inspire du traité équestre de Simon d’Athènes datant du siècle précédent et dont quelques fragments nous sont parvenus. Il est aussi le fruit de la culture et de l’expérience de cet “honnête homme” de son époque.

Xénophon avait le goût de la science et de l’action, une pratique équestre enrichie lors de ses guerres et de ses voyages que, de retour d’Asie, il enseignera à ses fils et à ses élèves jusqu’à la fin de sa vie. Premier auteur à prendre en compte la psychologie du cheval, il lui applique des principes d’instruction qui tiennent compte de son tempérament et de sa sensibilité. L’éducation du cheval doit être progressive et raisonnée, menée avec patience et douceur pour se faire comprendre. “Il ne faut pas l’ennuyer… Ne jamais le traiter avec colère, mais le châtier pour son bien comme les parents châtient leurs enfants.” Ne pas tirer, chercher des allures régulières, maintenir le cheval droit, lui donner le repos. Il recommande aussi le travail à l’extérieur et en terrains variés. Seuls les chevaux fougueux l’intéressent; il faut “les mettre en marche progressivement et par des aides très douces, les retenir doucement”.

Pour atteindre des allures brillantes, “prendre les allures qu’il se donne quand il fait le beau, relever l’encolure, la ramener et céder à la main.” Les mors préconisés sont durs au début “pour l’empêcher de s’appuyer… Tenez la main basse s’il lève le nez… Il ne faut pas tirer tout d’un coup mais user moelleusement de la bride. Sitôt que le cheval a accompli quelque chose au gré du cavalier, lui accorder un instant de relâche”. Xénophon prône le ramener en jouant avec les rênes, il donne la manière délicate de fléchir les hanches du cheval en main. “Après l’avoir placé ainsi, marquez un temps d’arrêt, il s’assiéra sur ses jarrets et élèvera l’avant-main.” Il décrit l’assouplissement fondamental de la haute équitation parce qu’il désigne comme la figure de “l’entrave”, c’est-à-dire deux voltes accolées l’une à l’autre et dessinant un huit de chiffre. De la pratique du cercle : “J’approuve ce mouvement, il apprend au cheval à tourner comme à la longe”. On l’exerce à la fois sur des lignes droites et des lignes courbes.

L’équitation chez les romains

Les Romains adopteront rapidement l’héritage de la Grèce sans oublier les fondements de l’équitation. L’aristocratie des chevaliers romains sera le premier ordre de l’Etat après le sénat mais, malgré la richesse de la culture latine, aucune évolution notable de l’équitation savante et aucun traité d’équitation ne nous parviendront. Les bases de l’entraînement marquent plutôt un retour en arrière, tant par l’usage de méthodes empiriques que par celui d’embouchures sévères. Le harnachement n’ayant pas évolué depuis les Grecs, il est vrai que la précarité de la selle et l’absence d’étriers demeureront des obstacles au progrès équestre.

Les Romains comme les Grecs usèrent du cheval comme d’un moyen guerrier, sportif et ludique, mais il ne semble pas que, malgré la légende des Sybarites et de leurs chevaux danseurs, l’Antiquité ait cultivé l’art équestre tel qu’on le conçoit aujourd’hui. Le trepidium des Romains était un trépigné ancêtre du piaffer, l’am- bulatoria un pas amblé et le canterius un petit galop. Les documents connus révéleront que c’est entre le IXe siècle et le XIIe siècle que s’accompliront les progrès qui permettront à l’équitation une évolution définitive. Harnachement de trait et de selle, étriers, ferrures : c’est grâce à ces inventions que progresseront les méthodes d’équitation de l’Occident latin et que le cheval deviendra le premier élément de combat et un objet de l’art jusqu’au XIXe siècle.

La naissance de l’art académique

Du IXe au XVe siècle, l’institution de la chevalerie s’étendra à toute l’Europe pour parvenir à son rôle le plus important avec les croisades.

Cet ordre viril, dont les penchants belliqueux seront tempérés par les principes chrétiens, développera une éthique composée de loyauté, de respect et de pitié pour les misérables. Le chevalier devra aussi apprendre et démontrer son aptitude au combat et aux soins de son cheval. Le comte d’Aure écrivit: “Il recevait une éducation qui consistait avant tout à apprendre à monter à cheval et tel qui ne craignait pas d’avouer qu’il n’était pas capable de signer son nom aurait rougi de dire qu’il ne savait pas monter à cheval”.

L’évolution de l’armure du chevalier et du cheval vers une plus grande protection, mais aussi vers un poids des plus contraignants, la disparition des armes de jet au profit des armes de choc, considérées comme plus nobles, vont former une nouvelle tactique de combat équestre avec l’usage des chevaux lourds : les destriers. Cette équitation de force et de contrainte va entraîner une position rigide, comme les armures portées par l’homme et les chevaux et la perte complète de la virtuosité des cavaliers de l’Antiquité. Les airs de combat seront limités aux demi-voltes, passades et autres pirouettes exécutées avec la flexibilité permise dans ce pesant appareil. Peu de textes nous sont parvenus sur la technique équestre de ce temps. Il est vrai que l’imprimerie n’était pas encore inventée et les chevaliers souvent analphabètes.

L’équitation portugaise et espagnole

À part Lorenzo Rusio, hippiatre italien qui écrira à la fin du XIIIe siècle un traité consacré à la maréchalerie, c’est de la péninsule ibérique que surgiront les premières tentatives d’études rationnelles de l’équitation. Un manuscrit de 1318 du portugais Mestre Giraldo, le Livre de la chasse, contient des principes d’hippologie et d’équitation, mais toujours avant l’invention de l’imprimerie (1453). Don Duarte, roi du Portugal, rédige en 1434 “Le livre qui apprend à bien monter à cheval”. C’est une œuvre étonnante car, en dehors d’excellents principes sur l’utilisation du cheval, la position et les aides du cavalier, elle décrit une véritable méthode pédagogique pour l’enseignement de l’équitation, la préparation mentale et spirituelle, les qualités physiques et morales indispensables, les composantes cognitives, affectives et physiques qui régissent l’acte moteur. Si l’œuvre générale de Don Duarte avait été reprise au fil des cinq cent cinquante ans qui nous en séparent, l’art équestre en eût été transformé.

Une pléiade d’écuyers-auteurs portugais jalonnera l’évolution de l’équitation académique jusqu’à nos jours. Nous ne citerons que les plus importants.

Francisco de las Cespedes y Velasco – Traité de la Gineta (1609), Pedro Galego – Traité de Gineta (1629), Gregorio Zuniga – Doctrina del caballo (1705); le très considérable ouvrage de Manuel Carlos d’Andrade – Luz de liberal e noble Arte do Cavaleria (1790), celui que l’on nomme le La Guérinière portugais et qui fut inspiré par le marquis de Marialva, grand écuyer du haras d’Alter; le restaurateur de la grande équitation académique de tradition lusitano-française, écuyer le plus extraordinaire du XXe siècle: le maître Nuno Oliveira et son œuvre écrite qui culmine avec ses Réflexions sur l’Art Equestre (1955).

L’équitation des Espagnols est très proche de celle des Portugais. Ils partagent la même volonté d’indépendance, de rejet de l’occupant arabe qu’ils affronteront aussi à cheval durant sept siècles. Ils utilisent les mêmes montures: le Genêt d’Espagne ou Andalou, “regardé comme le premier pour le manège… la pompe et la parade… la guerre” (La Guérinière), ce cheval avec lequel va se forger à travers le monde civilisé l’équitation académique. La littérature équestre ibérique, qui fournira les bases des données de l’équitation académique, va fleurir du XVe au XIXe siècle. Aux auteurs portugais s’ajoutent les auteurs espagnols: Pedro de Aguilar – Tratado de cavaleria (1572), Fernandez de Andrada – De la naturaleza del cavallo (1580), Suarez de Peralta – Tratado e la gineta y brida (1580), Manuel Alvarez – Manejo Real ( 1733) et cinquante autres d’importances diverses.

On ne peut ignorer l’équitation arabe découverte par les Espagnols au cours de leurs affrontements séculaires contre l’envahisseur musulman et par les Occidentaux lors des croisades. El Naceri d’Abou Bekr, écuyer du sultan d’Egypte, est un monument de la littérature équestre. C’est un traité d’hippologie et d’hippiatrie remarquable par sa poésie, mais aussi par la part qu’il accorde à la psychologie du cheval. Son intérêt sur le plan du dressage des chevaux est cependant moindre que celui de Xénophon.

Il est assez paradoxal de constater que les véritables débuts de l’équitation classique de combat coïncident avec l’utilisation de la poudre à canon (Crécy, 1340). C’est en réalité l’utilisation d’une cavalerie “jeteuse de javelots”, d’archers et d’arbalétriers, cavaliers légers destinés à harceler les artilleurs et autres utilisateurs d’engins pesants, qui va provoquer l’affinement de l’équitation. Les escarmouches et les batailles contre les Maures et l’extraordinaire qualité du cheval andalou vont générer une forme d’équitation qui ne cessera d’évoluer vers un art qui, de martial, deviendra chorégraphique au XVIIIe siècle.

L’équitation en Italie

Lorsqu’en 1492 prend fin la guerre de Grenade, les chevaliers espagnols comptent parmi les cavaliers les plus fins, montés sur les meilleurs chevaux du monde. C’est alors que le roi d’Aragon, Ferdinand – prétendant au royaume de Naples – part à la conquête de l’Italie du Sud. L’agilité de la cavalerie espagnole va triompher de la lourdeur cuirassée des chevaliers français de Charles VIII, et le spectacle des seigneurs de la suite de Ferdinand va offrir aux écuyers napolitains une équitation dont la beauté égale l’efficacité.

A la même époque, c’est encore en Italie, sous la protection des cours de Toscane, de Mantoue et d’Este, que les maîtres italiens vont découvrir les talents de ces artistes qu’étaient les Genets d’Espagne. Les chevaux napolitains étaient lourds et mous. Pluvinel écrit que “la race en était entièrement gâtée et abâtardie” induisant de ce fait une équitation brutale et même cruelle. On comprend les raisons qui amenèrent les premiers académiciens napolitains à faire un usage abusif du bâton, du caveçon et autres “estrapades” avec des montures qui étaient loin des brillants Pur-Sang Andalous de la cour du vice-roi.

Fiaschi en 1541, Grisone, Pignatelli, avec leurs académies de Ferrare et de Naples, furent les premiers chefs d’Ecole et préludèrent aux théories qui permirent à l’équitation d’atteindre d’autres sommets au XVIIIe siècle. Leurs principes sont cependant un ensemble d’excentricités, de préceptes obscurs au milieu desquels se discernent d’excellentes révélations. Le sérieux y côtoie la fantaisie, et la douceur d’abominables cruautés.

L’équitation en France

Dès la seconde moitié du XVIe siècle, la réputation des académies napolitaines et florentines influencera l’Europe et attirera de nombreux passionnés qui, de retour dans leur pays, proposeront les idées nouvelles. C’est ainsi que Salomon de La Broue, futur écuyer d’Henri II et Pluvinel, futur écuyer de Louis XIII, étudieront l’enseignement des maîtres italiens et, revenus dans leur pays, “rempliront la France d’escuyers français qui estoit auparavant pleine d’Italiens”. La Broue écrivit en 1593 le premier traité en français sur l’art équestre et Pluvinel, qui devint premier écuyer du roi, créa à Paris la première académie d’équitation et laissa à sa mort, en 1620, le manuscrit de L’instruction du roy. Les préceptes de ces deux maîtres sortiront l’équitation des brumes. Elle ne cessera de se perfectionner jusqu’au XIXe siècle et atteindra son apogée au Manège royal de Versailles pour rayonner sur l’Europe entière. La haute équitation contribuera au prestige de l’Etat, enrichira l’art militaire et servira le plaisir et le goût des princes et des grands. Si elle en fut le privilège presque exclusif, c’est par le luxe des moyens nécessaires à la sélection des hommes et des chevaux et par l’importance du coût de leur maintien et de l’épanouissement de leur talent.

L’équitation en Europe

Aux XVIIe siècles, influencés par l’œuvre de Pluvinel, vont se développer en Europe, sous forme d’académies et de manèges impériaux et royaux, des centres d’art équestre où seront cultivés les enseignements des maîtres.

En Angleterre avec le duc de Newcastle en 1658, dans les principautés qui composent l’Allemagne de l’époque: Prusse, Hanovre, Mecklembourg dont les princes furent souvent de grands amateurs de che- vaux et d’équitation, soutenant écuyers et auteurs de qualité tels que le comte de Paar, M. de Reghental, le baron de Sind, M. de Weyrôther ; tous dévelop- pent avec plus de formalisme et d’exigence encore les principes de l’ancienne école italienne et des pre- miers maîtres français.

Ces nouvelles idées équestres vont s’étendre au Danemark et à la Suède mais, c’est surtout à la cour d’Autriche que va se développer une très grande aca- démie équestre dans les dépendances du palais impé- rial de la Hofburg. L’inspiration du dressage y sera d’abord espagnole (création du premier manège en 1572), puis napolitaine et enfin française, avec les théories de Pluvinel et, au XVIIIe siècle, celles de La Guérinière. On voit se dessiner petit à petit les lignes communes d’un art qui passionnera les monarques du XVIIe au XIXe siècle. Doctrine de base et objectifs identiques, instrument toujours semblable: le cheval d’Espagne.

En France, l’organisation des écuries royales avait débuté au VIe siècle avec les rois mérovingiens. Sous Charlemagne était apparue une structure qui devint l’apanage des premiers officiers du palais: écuyers du corps, maîtres des écuries. Au XVe siècle et pour quatre cent cinquante ans, fut créée la charge de Grand Ecuyer de France. Au début du XVIe siècle, la Grande et la Petite Ecurie réuniront tous les spécialistes nécessaires à une organisation qui subsistera jusqu’à la Restauration et l’Empire.

L’Italie de la Renaissance était le phare d’une culture qui avait fasciné Charles VIII, Louis XIII et François Ier et dont étaient porteuses Catherine et Marie de Médicis. L’éducation de la jeunesse ne consistera pas seulement en l’étude des livres et des arts libéraux mais aussi en des exercices du corps tels que l’escrime, la danse et l’équitation. L’enseignement donné aux pages durant les trois siècles à venir sera calqué sur celui des maisons princières italiennes: l’instruction académique et le service du roi.

Les bases académiques de l’équitation française

Les premiers principes académiques de La Broue et Pluvinel: ils réprouvent “les éperons grands et fort piquants pour les jeunes chevaux”. Ils estiment que “la douceur est plus nécessaire aux chevaux estonnez et rebutez (rétifs)”. Caresse et récompense mais aussi “grands coups de fouet sur la fesse” en cas de résistance. “La bonne main doit résister et céder à propos et contrôler l’action des jambes. La perfection vient de l’assiette.” Ils préconisent les flexions d’encolure en place et en marche, la mise en main sur l’éperon. Les assouplissements sont déjà à base de cercles, de lignes droites, de reculers, de transitions.

La position est raide avec le rein creusé, les jambes en avant et l’assise sur l’enfourchure.

L’évolution au long du XVIIe siècle s’effectuera vers des procédés moins violents où l’on finira par admettre que si le cheval résiste, ce n’est pas parce qu’il est “lâche, malicieux, obstiné” mais parce qu’il ne comprend pas; d’où l’abandon des embouchures dures et des châtiments sauvages.

Les piliers – unique et doubles – deviennent un élément de base du dressage, “moyens très excellents” qui préfigurent l’épaule en dedans. En 1657, Newcastle répudiant les piliers et leurs excès, imagina une flexion d’encolure à l’aide de la bride et du caveçon qui réalise une première étape de l’épaule en dedans.

L’âge d’or

En 1682, l’équitation va passer, avec le roi lui-même, des Tuileries à Versailles. Louis XIV y réorganisa la Grande et la Petite Ecurie avec toute la splendeur que le Roi-Soleil apportait à ce qu’il touchait. Il plaça à leur tête celui qui allait être le maître des Académies royales: M. le Grand Ecuyer de France. Il aura autorité sur l’Ecole des pages, sur toutes les académies de province, dont certaines resteront fameuses, sur celles de Paris et sur la prestigieuse Ecole de Versailles qui sera sa résidence permanente.

Photo : La leçon de l’épaule en dedans : “qui est la plus difficile et la plus utile de toutes celles que l’on doit employer pour assouplir les chevaux”.

L’ouvrage rédigé par François Robichon de la Guérinière, “l’École de cavalerie », contient toujours les tables de la loi de la haute équitation.(B. N. -© Roger-Viollet, Paris)

Les fondements définitifs de l’art équestre se coulèrent en ces lieux privilégiés dont l’Académie des Tuileries sur laquelle régnera La Guérinière qui y fit une école distinctement française, sans emprunts aux méthodes anglaises et germaniques. La Guérinière, dans son ouvrage L’École de cavalerie, en a laissé la description et les moyens. Cette œuvre remarquable contient toujours les tables de la loi de la haute équitation.

C’est une pratique naturelle et raisonnée. Elle repose sur l’assouplissement sans forcement et dans une légèreté constante, une impulsion sans relâche, le tout dans une cadence musicale et brillante.

Les lignes de force de la bible équestre sont :

–   une position libre et dégagée du cavalier;

–   la primauté du trot dans l’éducation et la gymnastique ;

–   l’épaule en dedans, l’assouplissement fondamental ;

–   l’ultime finition dans les piliers dont ce sera la dernière utilisation courante en cette fin de XVIIIe siècle. Ils seront remplacés par le travail à pied de l’école bau- chériste.

L’anéantissement

La Révolution va anéantir le sanctuaire et disperser ses artistes. Monsieur le Grand, prince allemand, verra sa tête mise à prix. Il partira en 1789, suivi par les meilleurs maîtres de Versailles qui vont alors enrichir les académies de l’Est européen.

La France au combat regrettera ses écuyers et les prouesses des cavaliers de l’Empire devront plus au courage qu’au talent. La tourmente révolutionnaire avait supprimé les Académies royales d’équitation et dispersé ses cadres. La pénurie d’instructeurs dans la cavalerie impériale avait provoqué un énorme gaspillage de chevaux. Une tentative de rétablissement de l’Académie de Versailles fut engagée sous la Restauration. Elle fut sans lendemain. Un décret de Napoléon Ier instaura en 1809 l’Ecole de cavalerie de Saint-Germain ; son existence fut brève et une ordonnance de Louis XVIII la transféra le 23 décembre 1814 à Saumur.

L’Ecole d’instruction des troupes à cheval connaîtra au départ un esprit et une organisation qui se rapprocheront de ceux de Versailles. Des écuyers civils tels que les Cordier, Ducroc de Chabannes, Rousselet, tous porteurs de la grande tradition académique y enseigneront, parfois avec difficulté face aux militaires, de 1815 à 1855. Le dernier écuyer civil sera le comte d’Aure dont l’équitation plus instinctive qu’académique sera aussi plus militaire et sportive.

Les interventions à Saumur de l’écuyer novateur que fut François Baucher portèrent plus sur la préparation du cheval d’armes que du cheval de haute école.

Le général L’Hotte, écuyer en chef en 1864, fera à titre personnel une excellente synthèse de l’équitation française mais, il la proscrira à l’École qui, écrira-t-il, “doit envisager uniquement l’emploi du cheval de guerre”. C’en était fait d’une renaissance de l’art équestre à Saumur.

Les structures successives de l’École – dont les cadres furent toujours soumis en priorité aux impératifs militaires, à la formation et aux sports équestres – interdirent tout effort continu et cohérent au plus haut niveau de l’art.

L’équitation fut académique au sens noble tant quelle bénéficia d’institutions qui furent des réceptacles d’idées nouvelles, des instruments de recherche et l’expression du classicisme de l’époque. Moyens de connaissance privilégiés, les Académies étaient la source de la culture artistique. Le talent et le génie s’y développaient par les cours magistraux et l’entraînement dirigé par les meilleurs artistes. L’École régnait, préservait la continuité, l’enrichissement et la diffusion de la connaissance.

Le romantisme individualiste du XIXe siècle pour lequel la pensée ne se conformait plus aux règles de l’art mais à l’invention suivant ses propres normes, marque avec Baucher la fin de la grande époque académique.

L’équitation moderne et académique

L’équitation de notre temps est profondément stigmatisée par les exigences de la compétition permanente qui jalonne la vie du cavalier et du cheval. Peut-être utile si, comme pour la danse, le violon ou le piano, les concours se limitaient à mettre en valeur les qualités des meilleurs pour les laisser ensuite exprimer librement leur talent. La compétition à répétition est, pour 95 % des cavaliers, un facteur de dégradation.

En ce début de XXIe siècle, un espoir de renaissance de l’art équestre subsiste grâce au talent et à la foi de quelques-uns. L’Ecole de Vienne, après plus de quatre cent cinquante ans de gloire et de drames est toujours là. Encore un peu académie et déjà trop musée, elle reste un conservatoire qui abrite en permanence quelques artistes de talent, créateurs de chevaux “chefs- d’œuvre”. Elle est un des derniers lieux où l’on peut être sûr de découvrir quelques chevaux, produits de cette équitation naturelle et raisonnée qui caractérisait l’époque baroque, dans cet état de grâce qui s’appelle “le rassembler”.

L’École royale andalouse d’art équestre est née en 1972, de trois éléments dont chacun est unique: une tradition équestre bimillénaire ; un homme d’exception, Don Alvaro Domecq y Diez; un cheval précieux, le Pure Race espagnol. Ses présentations atteignent, dans le spectacle équestre, le niveau le plus émouvant et le plus abouti. Certains de ses écuyers participent aussi, avec succès, à la haute compétition internationale.

Cette symbiose de l’équitation académique et de l’équitation de dressage de compétition prouve que le respect de l’art n’exclut pas la domination des règles rigoureuses du concours.

L’École nationale portugaise d’art équestre débuta l’entraînement de ses premiers chevaux Alter Real, sous la direction du Dr Guilherme Borba en 1979. Très brillant élève du maître Oliveira, il avait déjà assumé avec succès la direction technique de l’École de Don Alvaro Domecq à sa création. Malgré des moyens matériels mesurés, l’École portugaise n’a cessé de se développer. Installée dans les jardins du château de Queluz, elle devrait pouvoir bientôt se présenter dans le cadre du superbe Manège royal de Belem, actuel musée des Carrosses.

En France, la Grande Écurie du château de Versailles, restituée dans sa splendeur originale, s’offre comme le lieu d’élection pour y réinstaller cette académie que le monde nous enviait.

Depuis 1793, le sanctuaire est là, inanimé mais toujours superbe, prêt à retentir du martèlement des sabots et du cliquetis des mors. Il existe un espoir sérieux qu’un projet officiel longuement préparé, aboutisse grâce au consentement général des sphères équestre, culturelle et politique.

Alors que l’équitation de tradition française, emportée par la tourmente révolutionnaire, tombait en déshérence au xixe siècle, les grandes écoles germaniques en poursuivaient l’enseignement avec la rigueur propre à ces nations. Malgré les altérations apportées à leurs sources latines, elles s’imposèrent avec la victoire dans les trois disciplines aux Jeux olympiques de 1936.

Notre école de cavalerie, dont la seule mission était militaire, concourra au développement de l’équitation sportive et seules quelques personnalités poursuivront une équitation classique à titre personnel. On parlera avec condescendance de la « soumission contrainte » et de la « lourdeur de l’équitation d’outre-Rhin » que l’on opposera au souvenir du « brillant de l’école romane »; malheureusement, la « précision mécanique » opposée à « l’inspiration latine » tournera à la confusion de cette dernière. Deux représentants de la culture académique, les généraux Decarpentry (France) et Von Holzing (Allemagne), rédigeront l’excellent règlement de la F.E.I., toujours en vigueur, dans l’esprit de protéger la compétition des dégradations et d’en faire un modèle. Hélas, la tendance des jurys fut de privilégier l’aspect rigide et contraint des exercices et fort peu le brillant et la légèreté.

La compétition perdit alors son pouvoir d’émulation et d’exemplarité en institutionnalisant une nouvelle manière équestre dans laquelle triomphent nos voisins. Nous réserverons cependant nos critiques tant que nous ne serons pas capables d’ajouter au sérieux de leur travail cette grâce et cette légèreté qui marquèrent notre tradition. Les racines du mal sont à chercher dans nos institutions, dans l’insuffisance de notre formation, dans une pédagogie généraliste qui considère qu’il n’est plus nécessaire que les maîtres soient plus compétents que les élèves et qui demande aux moniteurs d’être « plutôt des animateurs que des techniciens ». Les examens sont un bachotage qui fait qu’un cavalier médiocre mais sachant s’exprimer réussira mieux que celui doté des caractéristiques inverses.

Les plus clairvoyants tenteront – mais où? – de combler leurs lacunes, la majorité enseignant ce qu’ils ne savent pas à des aspirants cavaliers qui veulent bien savoir!

Le corps de doctrine existe toujours mais on cherchera en vain le maître susceptible de le démontrer en le faisant revivre. La stérilité du système demeurera, tant qu’à l’instar des grands ensembles musicaux et chorégraphiques, on n’aura pas la lucidité de faire appel à une autorité magistrale qu’hélas on ne voit pas ailleurs qu’à l’étranger.

Il ne faut pas cependant oublier l’histoire de l’équitation en Orient, ou beaucoup de peuples ont été des meneurs de chevaux.

Pour en savoir plus : l’histoire de l’équitation

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